Le Secteur informel en zone CEMAC Ambivalence et Ambiguïté des Pouvoirs Publics
Dr NGATTAI-LAM Merdan
Blog : Lamarti-Eco
Entre les années 1990 et la crise de 2008, les pays de la CEMAC ont traversé d’importantes turbulences économiques et sanitaires. Ces difficultés structurelles résultent pour partie des réformes macroéconomiques inadaptées aux réalités locales, car calquées sur des modèles occidentaux dictés par les bailleurs de fonds et les institutions financières internationales, au premier rang desquelles la Banque Mondiale (BM) et le Fonds Monétaire International (FMI).
La mise en œuvre du Programme d’Ajustement Structurel (PAS) dès 1991, suivie de la dévaluation du FCFA en 1994 en a été la traduction directe. Ces politiques d’austérité ont imposé des sévères coupes budgétaires asphyxiant par la même l’investissement local et fragilisant les tissus économiques nationaux.
En outre, ces crises se sont inscrites dans un contexte de forte opacité et d’incertitude systémique à l’échelon mondiale. Ainsi, en déséquilibrant les économies développées, ces secousses ont exposé les pays de la CEMAC à des risques de contagion majeurs, devenus inévitables au sein des marchés financiers et commerciaux désormais interconnectés.
Par ailleurs, la vulnérabilité de cette Communauté s’explique par sa dépendance critique aux matières premières. Les chocs mondiaux tels que les conflits au Moyen Orient et en Ukraine, provoquent la volatilité des cours du pétrole. Ces fluctuations déstabilisent directement les budgets des Etats membres de la CEMAC fortement dépendant de l’or noir à l’image du Congo, du Gabon, de la Guinée Equatoriale et du Tchad.
Ainsi, si l’économie informelle en zone CEMAC a évolué au gré des crises économiques successives, elle n’en demeure pas moins un phénomène complexe à appréhender. Son essor continu met en lumière l’ambivalence et l’ambiguïté d’un secteur qui balance constamment entre amortisseur social et frein au développement structurel de la sous-région.
Dans ce contexte, on peut se demander dans quelle mesure l’importance du secteur informel au sein de cette sous-région qui représente en moyenne plus de 45% du PIB régional influe sur les résultats économiques ? Pour répondre à cette interrogation, il convient de souligner que le secteur informel est considéré comme
un acteur indispensable dont l’expansion est essentielle à toute stratégie de développement au niveau de la CEMAC. C’est un fait avéré que le développement d’un pays n’est possible que s’il existe une certaine harmonie entre le système économique mis en place et la société. La plupart des relations sociales, politiques, économiques sous toutes les formes, sont interconnectées même si cela échappe souvent aux structures administratives chargées de les réguler et les gérer.
A cause de l’absence d’opportunités suffisantes dans le secteur formel en zone CEMAC, les activités informelles constituent une sécurité essentielle en fournissant du travail et un revenu à un grand nombre de personnes qui vivraient sinon dans la pauvreté. En effet, les pays membres de la CEMAC, n’ont pas de politique explicite de création d’emplois et d’entreprises ; ils traitent la question de la quantité et de la
qualité des emplois comme un facteur résiduel plutôt que comme un facteur nécessaire au développement économique. Leurs économies sont tournées en grande partie vers l’exportation des matières premières, un secteur qui génère peu d’emplois par rapport aux capitaux investis. Cet état de fait a favorisé un rapide développement de l’informalité, et répond également d’une vision en zone CEMAC en tant que sous-région en faillite, incapable, de répondre efficacement à sa politique de développement économique.
Certes, l’économie informelle occupe, une place prépondérante en zone CEMAC. Mais l’approche théorique ne permet pas, à elle seule d’appréhender réellement toutes ses dimensions. Dés lors, une question se pose : Compte tenu du poids, et en dépit de la complexité et de l’hétérogénéité du secteur informel, quels sont les véritables opportunités à saisir et les obstacles à surmonter pour intégrer efficacement ce secteur au développement économique de la sous-région, à la lumière des courants commerciaux passés et actuels ?
L’objectif de cet article n’est pas de faire une apologie du secteur informel contre les économies légales de la sous-région, mais de le présenter comme étant une conséquence des politiques publiques inadaptées, des mauvaises réformes économiques effectuées qui ont échoué, des répressions abusives et incohérentes contre ce secteur. Il s’agit ainsi de considérer le secteur informel comme un nouveau paradigme s’insérant incontestablement dans le développement économique de la CEMAC et le processus d’intégration régionale.
En effet, « Les activités informelles se déploient aussi bien à l’intérieur qu’aux espaces frontaliers, à partir de réseaux marchands différenciés par ethnies, et structurés depuis longtemps. Sur la base de solidarités ethniques et d’échanges régionaux, le comportement des acteurs n’est pas irrationnel, mais s’insère dans un cadre communautaire de référence. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles toute volonté « d’officialiser l’informel » a échoué ? L’économie informelle au sein de la CEMAC dégage finalement des ressources et représente un facteur d’intégration régionale, source de décollage économique si certains leviers sont activés » (Hygin, K.G., et al., 2021).
La problématique est donc celle de savoir quels moyens et atouts permettraient d’intégrer et d’accompagner le secteur informel, aussi dynamique qu’essentiel, afin de renforcer le processus du développement économique et celui de l’intégration régionale en zone CEMAC. Et, en conséquence, dans quelle mesure l’ambivalence et l’ambigüité des politiques publiques à l’égard de ce secteur en zone CEMAC, traduisent-elles un paradoxe de gouvernance, où l’Etat tolère une économie de survie pour garantir la paix sociale tout en se privant des ressources fiscales nécessaires à son propre développement.
Trois arguments plaident actuellement en faveur du choix d’une stratégie axée sur la prise en compte du secteur informel. Il s’agit de l’une des meilleures voies pour faciliter son intégration dans les économies de la sous-région.
D’abord, en dépit des entraves auxquelles se heurte le secteur informel, certains auteurs (Hygin, K .G., et al., 2021 ; Aboubacar Yacoub, 2017 ; Mame Astou, 2017 ; Sabine, 2015 ; Issofou, 2014 ; Roubaud, 2014 ; Rama, 2013 ; Cling et al.,2012 ; NKenda , 2012 ; Moldonado, 2004 ; Kanté, 2002) dont nous partageons les avis, expriment la conviction que le secteur informel peut renforcer les économies africaines dont ceux de la CEMAC et aider à promouvoir le développement à condition de remédier aux différentes erreurs d’appréciation du passé à l’égard de ce secteur. En effet, parfois considérée comme une remise en cause radicale du rôle central des économies publiques des Etats africains, l’économie informelle se réalise en marge des institutions grâce à la volonté manifeste des groupes sociaux qui sortent des cadres et structures réglementaires pour développer des réseaux marchands nationaux, transfrontaliers ou transnationaux (Egg et Herrera, 1998), bénéfiques pour les couches sociales démunies.
Il faut reconnaitre ainsi que le mode de vie, voire de survie de la population démunie est très importante en zone CEMAC, et ce, malgré les richesses que recèle cette sous-région. La solidarité et la satisfaction des besoins fondamentaux (se nourrir, se vêtir, se soigner, etc.) permettent d’atténuer les tensions au sein cette sous-région. Car, la pauvreté est l’une des causes des troubles permanents (migrations, grèves et soulèvements divers) dans bon nombre des pays africains. Les activités du secteur informel permettent de contenir ces troubles en apportant des solutions et la satisfaction, aussi minimes soient-elles, des besoins vitaux. Cependant, il reste encore de nombreux domaines dans lesquels il convient d’investir afin de mieux comprendre les dynamiques qu’engendre le secteur informel en pleine recomposition dans cette zone.
Il convient également d’admettre avec certains auteurs que le secteur informel est souvent appréhendé en mettant l’accent sur la dichotomie entre le formel et l’informel. Ils sont finalement arrivés à la conclusion que « les oppositions entre le formel et l’informel relèvent souvent d’une pure construction théorique, étant donné qu’il existe une interaction entre les deux sphères qui peuvent se renforcer mutuellement ou produire des effets inverses « (Alsayyad 2004 ; McFarlane 2016 ; Roy 2005 ; Lindell et Ampaire 2016 ; McFarlane et Waibel 2012). En plus, l’informel n’est pas nécessairement synonyme de désorganisation, d’anarchie ou de dysfonctionnement dans la mesure où il peut contribuer à la fourniture des biens et
services publics que les Etats membres de la CEMAC sont incapables d’assurer.
Pour certains experts, l’informel serait néfaste pour les économies légales et devrait subir des sanctions visant à le faire disparaître. L’objectif serait un développement économique de type occidental propice à l’émergence de futures entreprises modernes. Pour d’autres, il s’agit d’une opportunité qu’il serait préférable d’encadrer afin de faciliter sa transition progressive vers la formalisation. Le secteur informel, qui représente plus de 70% des emplois au sein de la CEMAC, apparait ainsi comme une réalité incontournable et durable au vu de ce débat.
Face aux différents avantages et inconvénients du secteur informel, la plupart des Etats africains ont changé de comportement. Car, après plusieurs années, force est de constater que la répression qui frappait le secteur informel, a progressivement fait place à une attitude plus tolérante. Certains pays africains ont fini par l’intégrer pleinement dans leurs politiques économiques de développement. Toutefois, il faut
reconnaitre que l’attitude des pouvoirs publics du secteur informel en zone CEMAC, ne répond à aucune logique linéaire loin d’une simple relation de régulation ou de répression. Les rapports entre les administrations publiques et les acteurs informels sont marqués par un jeu de miroirs complexe, oscillant entre intégration pragmatique et exclusion sociale. C’est dans cet espace que se logent l’ambivalence et l’ambigüité des autorités de la sous-région.
Conscients du rôle important que joue le secteur informel en limitant les risques d’explosion sociale et en satisfaisant les besoins vitaux des populations démunies, les Etats membres de la CEMAC essaient d’adopter des comportements assez compréhensibles qu’une attitude coercitive. La répression ou la sanction s’est substituée à la volonté d’encadrer ce secteur, qui se caractérise le plus souvent par le souci de définir des politiques d’intervention efficaces.
Ensuite, la prise de conscience du poids du secteur informel en zone CEMAC, si tardive, soit-elle, dans les domaines d’emploi, des rapports humains socio-culturels, des liens sociaux forts et d’appartenance familiale, par les pouvoirs publics dans la quasi-totalité de leurs diverses réunions et rencontres concernant les politiques économiques de la sous-région, est remarquable. Cependant, malgré ce constat, les actes tardent à suivre les discours. Il est urgent de les sensibiliser davantage en dépit de la non perception de l’intérêt de ce secteur, pour qu’ils unissent la pensée, à la parole et à l’action, en rompant avec cette habitude qui dit-on, est une loi du subconscient dont le moi objectif n’est pas conscient.
Au chapitre de cette prise de conscience, on peut noter à titre d’illustration que lors de la session des parlementaires de la CEMAC qui s’est tenue le 2 février 2026 à son siège de Malabo en Guinée équatoriale, le Parlement communautaire a insisté sur l’appréciation effective du poids du secteur informel dont l’ampleur affecte la mobilisation des recettes publiques et freine la transformation économique d’une part, et dont son importance est avérée sur le plan social et économique des couches sociales démunies d’autre part.
Les Etats de la CEMAC doivent améliorer les différents outils et méthodes ainsi que diverses techniques mis en place, afin de prendre des mesures appropriées concernant le secteur informel. Le développement économique en zone CEMAC devra tenir compte de l’informel sans chercher à l’anéantir. Pour cela, on peut grosso modo distinguer deux (2) formes principales du secteur informel à prendre en compte, qu’il faut encadrer.
- Les entreprises qui sont dans l’informel parce que leurs chiffres d’affaires ne leur permettent pas de migrer vers le formel ; c’est le cas des entreprises familiales dont le chiffre d’affaires est en dessous du seuil imposable. Celles- là devront rester dans l’informel jusqu’à ce que la taille de l’entreprise connaisse un essor. Il est important cependant de leur apporter un soutien de façon à ce que ces entreprises subsistent aux différents temporels. En guise d’illustration, les tontines illustrent une double tendance : certaines sont prêtes à évoluer vers de véritables institutions de crédit, tandis que d’autres se concentrent prioritairement sur la satisfaction des besoins primaires sur l’épargne.
- Les entreprises qui restent intentionnellement informelles parce que ça les arrange en fraudant. Certaines, notamment sont à la limite du seuil pour passer au formel, mais elles se maintiennent volontairement en deçà. Pour elles, il s’agira de mettre en place des dispositions fiscales acceptables qui les obligeraient progressivement à migrer vers le formel.
Face à l’ampleur persistante de l’économie informelle en zone CEMAC, l’urgence d’une réponse coordonnée se fait de plus en plus ressentir au sein de la Communauté. Pour de nombreux experts, les autorités compétentes de la sous-région doivent adopter au plus vite une politique communautaire afin de réguler efficacement le secteur informel. Pour réussir cette transition vers la formalisation, plusieurs démarches stratégiques s’imposent désormais. Il s’agit pour la Communauté de :
- Répertorier et catégoriser toutes les différentes formes du secteur informel ;
- Appliquer un impôt incitatif sur le bénéfice des entreprises informelles nouvellement formalisées pour atténuer le choc de cette mesure sur leurs revenus ;
- Appliquer une TVA modérée (ou la supprimer) sur les produits des entreprises informelles nouvellement formalisées pour atténuer l’effet de la hausse des prix, qui en découlerait, sur le pouvoir d’achat des consommateurs ;
- Fusionner plusieurs taxes en seul versement annuel faible pou diminuer la peur du risque ;
- Intégrer des représentants du secteur informel dans les comités locaux de décision de la
CEMAC ;
- Allouer une ligne claire dans les lois des finances nationales dédie au secteur informel ;
- Certifier officiellement les compétences des artisans (maçon, mécaniciens, couturiers, etc) formés sur le tas pour leur ouvrir les marchés formels ;
- Réserver une quotte part (ex :10%) des petits marchés publics locaux aux structures informelles en cours de formalisation ;
- Adopter pleinement le statut de l’OHADA, permettant une inscription gratuite, rapide et sans frais de notaire ou autre administration quelconque ;
- Etc.
Des textes plus simples, mieux adaptés au contexte socio-économique en zone CEMAC, constitueraient un cadre juridique plus réaliste et, par conséquent, plus susceptible d’être respecté par les acteurs du secteur informel. Car, il n’y a pas de développement sans éveil de conscience. C’est dire que déterminer l’existence de l’informel, ses effets d’entraînement, sa diffusion et sa polarisation dans les économies de la CEMAC, devient un devoir nécessaire.
En troisième lieu, les nombreux bienfaits et vertus propitiatoires qui résultent de l’expansion intensive de l’économie informelle à savoir entre autres, la mise à nue de l’anatomie socio-économique, culturelle et politique, des peuples appartenant à cette même Communauté sous-régionale rendent préférable la considération du secteur informel. Faut-il pour autant bâtir un nouveau système économique en remplacement de l’actuel au sein de la CEMAC ? Pas nécessairement. La sous-région doit plutôt corriger ses erreurs et surmonter les freins structurels imposés par le secteur informel. Après tout, l’histoire n’estelle pas censée éclairer le présent ?
La réponse à cette question nécessite donc de situer les secteurs commerciaux dans une perspective théorique, celle des stratégies commerciales et celle de la mise en évidence des outils intégrant le secteur informel dans le processus du développement économique des pays membres de la CEMAC.
En somme, le secteur informel en zone CEMAC est un ensemble d'unités économiques dont la frontière avec le secteur formel est parfois poreuse. Son développement vertigineux représentant plus de 45% du PIB régional, peut être considéré comme la réponse apportée à l’accroissement démographique, donc à la demande forte d’emploi. Ses implications sont ainsi conséquentes sur les opportunités d’emplois, les recettes fiscales et la croissance économique.
Aussi, de nombreux organismes à vocation régionale ont été créés depuis des années avec pour finalité de satisfaire les échanges commerciaux au sein de la CEMAC. Mais, le repli souverainiste et des égoïsmes nationaux des Etats membres de la Communauté, l’irrespect des principes de supranationalité, de coordination et de subsidiarité ainsi que de l’inadaptation de certains textes institutionnels n’ont pas
permis d’atteindre les résultats escomptés.
Plusieurs pays africains ont donc compris qu’une fiscalité calquée sur celles des entreprises formelles serait insoutenable pour les unités de production informelles étant donné que les politiques publiques traitant de l’informalité sont à ce jour inadaptées. Ils ont mis ainsi en place des régimes fiscaux plus adaptés aux activités informelles. Et, ils ont mis en place des moyens pour formaliser le secteur informel ou mieux l’intégrer sachant que les travailleurs informels procurent des biens et des services extrêmement précieux à des millions d’habitants. C’est le cas du Rwanda, de la Tunisie, du Maroc, du Mali, du Kenya, du Ghana,
etc.
Les pays membres de la CEMAC devraient s’inspirer des autres pays africains et se pencher sur l’appui au secteur informel comme un nouveau paradigme en l’intégrant au processus de développement économique et d’une manière globale dans le processus de l’intégration régionale. Cela doit passer nécessairement par la volonté de favoriser les mécanismes du marché qui permettrait d’intensifier l’apport du secteur informel au développement socioéconomique de la CEMAC sans en étouffer son dynamisme. En effet, freinée par une fiscalité lourde, un accès au crédit restreint et une frilosité à l’égard du secteur informel, la CEMAC peine à exporter ses produits. Un paradoxe, puisque la sous-région possède des capacités de valoriser ses ressources à l’échelle locale. Le salut de l’intégration socio-économique passe désormais par un défi majeur : bâtir une véritable passerelle entre le secteur informel et l’économie formelle.
Des réflexions adéquates doivent être menées au sein de la CEMAC aux fins de l’insertion de ce secteur important dans les économies de la sous-région. Il est donc indispensable, logique et préférable, d’impliquer le secteur informel dans les réformes politiques économiques de la zone CEMAC et d’œuvrer au renversement de mode de pensée le concernant. Cela exige participation de ses acteurs dans l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques économiques de la sous-région ainsi que dans le processus d’intégration régionale en concertation
avec toutes les parties prenantes.

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